Faire faire un exposé avec l'IA : exercice pédagogique ou triche ?

Ronan Broussier

Ronan Broussier

IA

Faire faire un exposé avec l'IA : exercice pédagogique ou triche ?

Un étudiant vous demande : "Peux-tu utiliser ChatGPT pour ma présentation ?" Ou pire, il le fait sans vous le demander et vous découvrez le jour J que les slides ont vraisemblablement été générées par un outil d'IA. La question revient souvent : est-ce de la triche ou une utilisation légitime d'un nouvel outil ?

Les chiffres éclairent le débat : 55 % des étudiants utilisent l'IA générative au moins occasionnellement. Parallèlement, 76 % des enseignants considèrent cet usage pour les devoirs comme de la triche. Mais 31 % des étudiants reconnaissent utiliser l'IA de manière contraire aux règles établies. Ces chiffres ne se contredisent pas : ils révèlent une confusion générale sur ce qui est accepté.

Cet article propose de transformer cette tension en opportunité pédagogique. Plutôt que d'interdire ou de laisser le flou, nous explorons comment encadrer l'utilisation d'outils IA pour les exposés, comment les enseignants peuvent en faire un outil d'apprentissage, et comment les étudiants peuvent apprendre à utiliser ces outils de façon éthique et constructive.

La confusion pédagogique et éthique

Un consensus apparent mais superficiel

76 % des enseignants considèrent qu'utiliser l'IA pour faire un devoir, c'est tricher. Ce consensus semble net. Pourtant, il repose sur une définition implicite : qu'est-ce qu'utiliser l'IA "pour" un devoir ? Générer l'intégralité d'une présentation ? Demander à l'IA de générer le plan, puis le compléter manuellement ? Utiliser ChatGPT pour corriger les fautes de frappe dans les slides ?

Sans définition explicite, ce consensus s'effondre en nuances.

L'écart entre règles et pratiques

31 % des étudiants reconnaissent utiliser l'IA contre les règles. Mais que révèle ce 31 % ? Que certains ne connaissent pas les règles, que d'autres les jugent injustes, ou que le bénéfice perçu de l'IA justifie à leurs yeux la violation des règles. C'est une information importante : si presque un tiers des étudiants utilise l'IA "illégalement", c'est peut-être que les règles manquent de légitimité.

Les outils qui brouillent les frontières

SlidesAI, Tome.app, Gamma.app, Nolej IA : ces outils transforment en quelques clics une idée en présentation élégante. Certains génèrent même le contenu (SlidesAI crée slides et contenu à partir d'un prompt). Devant l'explosion d'outils spécialisés, les définitions anciennes de la "triche" deviennent obsolètes.

Un outil qui aide au design de slides, c'est de la triche ? Et un outil qui génère le contenu ? Où est la limite ? Vos étudiants se posent la question avec raison.

Distinguer les usages légitimes des usages problématiques

Le modèle critique : construction, puis correction

Une approche pédagogique prometteuse : l'IA construit une première version, l'étudiant la critique et la complète. Cela ne s'appelle plus "faire un exposé avec l'IA", c'est "apprendre à améliorer une ébauche générée par IA".

Concrètement : l'étudiant demande à ChatGPT de créer un outline sur un sujet. Il examine cet outline, identifie ce qui est juste, ce qui est incomplet, ce qui ne correspond pas à son contexte ou son cours. Il complète, corrige, reformule. Il utilise des sources académiques pour valider. Il crée ainsi un contenu qui est authentiquement le sien, mais enrichi par l'IA.

C'est un usage légitime. Et pédagogiquement parlant, il crée plus de réflexion critique que si l'étudiant partait de zéro.

Les usages clairement problématiques

L'étudiant qui utilise ChatGPT ou SlidesAI pour générer intégralement sa présentation, puis la présente comme sa création sans révision ni amélioration. Aucune appropriation, aucune critique, aucun apprentissage véritable. C'est de la triche.

Mais notons : c'est de la triche même sans IA. Un étudiant qui copie une présentation trouvée sur Internet le ferait exactement de la même manière. L'IA n'a pas créé le problème éthique, elle l'a seulement rendu plus facile.

Les usages ambigus que seul le contexte peut clarifier

Un étudiant utilise Gamma.app pour créer une présentation élégante. Le contenu et la structure viennent de ses recherches et de ses notes. L'IA n'a fait que mettre en forme. C'est acceptable.

Même étudiant, même outil, mais il a donné à Gamma.app un prompt générique et a repris le contenu généré sans modification. C'est différent.

C'est pour cette raison que les règles claires dans votre syllabus sont essentielles. Le contexte légal d'une présentation dépend entièrement de vos instructions.

Le cadre français en évolution

L'enseignement secondaire et les fondations (dès la 4e)

En France, dès la classe de 4e (environ 13 ans), les élèves commencent à apprendre à utiliser l'IA de manière encadrée. Le but : construire une compétence, pas ignorer la technologie.

Au lycée, l'usage de l'IA devient plus autonome, mais toujours défini. Les élèves apprennent à distinguer ce qui est un outil d'assistance d'une appropriation problématique du travail d'autrui.

L'enseignement supérieur sans directive unique

Contrairement au primaire et au secondaire, il n'existe pas de directive nationale unique pour l'enseignement supérieur en France. C'est à chaque établissement de fixer sa position. Certaines universités ont créé des chartes d'usage (comme Sciences Po ou l'ENS Paris-Saclay). D'autres laissent un vide flou.

Cette décentralisation offre une opportunité : vos département peut définir sa propre charte, adaptée à ses disciplines.

Les référentiels de l'UNESCO

L'UNESCO a publié en février 2025 des référentiels de compétences IA pour les enseignants. Ces référentiels reconnaissent que l'IA est un outil à maîtriser, pas à combattre. Ils encouragent une pédagogie de la capacité critique plutôt que de l'interdiction.

C'est un signal mondial : la tendance est vers l'intégration consciente de l'IA, pas vers sa prohibition.

Stratégies pour les exposés : un cadre constructif

Autoriser puis superviser plutôt qu'interdire

Autorisez l'usage de SlidesAI ou Gamma.app, mais exigez que chaque slide soit commentée : d'où vient l'idée, pourquoi cette formulation, qu'aurait-on pu faire différemment ? Ces notes de contexte transforment l'utilisation d'IA en processus réflexif.

C'est un effort supplémentaire pour l'étudiant, certes. Mais c'est un effort qui crée de l'apprentissage, contrairement à l'interdiction qui crée seulement de la frustration.

Exiger la présentation orale et la défense

C'est l'antidote ultime à la triche par IA. Un étudiant peut avoir une présentation impeccable générée par IA. Mais s'il doit la présenter à l'oral, répondre à vos questions, argumenter ses choix, il devra maîtriser le contenu.

L'oral force l'appropriation. C'est pourquoi beaucoup d'universités exigent à la fois une présentation écrite et un exposé oral. Elles savent que cette combinaison réduit drastiquement la fraude, tout en maintenant la flexibilité dans l'utilisation d'outils.

Créer des variantes difficiles à générer complètement

Un exposé sur "les récents développements en biologie marine" peut être généré par IA. Un exposé sur "les enjeux climatiques pour votre région spécifique", reliant une question globale à un contexte très local, pose plus de problèmes à l'IA.

Ou : "Présentez ce concept, en le confrontant aux trois études de cas vues en classe". L'IA peut trouver le concept, mais pas les trois études spécifiques que vous avez utilisées.

Vos consignes d'exposé doivent être assez spécifiques pour être difficiles à déléguer complètement à l'IA.

Valoriser le processus, pas seulement le résultat

Demandez aux étudiants de soumettre aussi : le brouillon initial, les sources utilisées, les révisions apportées, les raisons des choix faits. Cet historique de travail est très difficile à contrefaire.

Un étudiant honnête aura un dossier varié et imparfait, montrant la progression. Un etudiant malhonnête aura un résultat parfait mais sans traces de processus authentique.

Utiliser les outils IA de manière stratégique dans vos cours

Pour bien enseigner l'usage éthique de l'IA, montrez comment l'utiliser. Exemplifiez : "Voici comment je demande à ChatGPT de créer un outline initial pour un cours. Voici ce que j'ai gardé, ce que j'ai rejeté, pourquoi." Cette transparence légitime l'usage et montre les limites de l'IA.

Vos étudiants apprennent mieux par l'exemple que par l'interdiction.

Au-delà des exposés : repenser l'évaluation

Réduire le poids des devoirs à distance

Les travaux faits à la maison, seul, sans supervision, sont toujours les plus vulnérables à la triche (avec ou sans IA). Réduisez leur poids dans votre évaluation.

Augmentez le poids des examens en classe, des présentations orales supervisées, des projets collectifs. Ces formats rendent l'IA beaucoup moins utile, donc moins tentante.

Les portfolios : une transparence naturelle

Demander un portfolio au lieu d'un devoir unique change le jeu. Un portfolio contient plusieurs travaux, des brouillons, des évolutions. Il est très difficile de le contrefaire entièrement avec l'IA.

De plus, le portfolio valorise le progrès et l'apprentissage continu, des valeurs qu'un exposé unique ne capture pas.

Encourager les présentations vidéo ou podcast

Une vidéo où l'étudiant explique son travail pose moins de problèmes d'IA qu'une présentation écrite. Un podcast où l'étudiant synthétise ses apprentissages est authentique de nature.

Ces formats modernes changent la donne sans être pédagogiquement moins exigeants.

La question du design : esthétique ou triche ?

L'IA pour la mise en forme, accepté ou non ?

Un étudiant qui écrit du contenu, puis utilise Gamma.app pour faire une présentation esthétique : est-ce problématique ? Nous penserions que non. C'est un outil de productivité, comme PowerPoint ou Keynote.

Mais si votre objectif est que les étudiants apprennent le design, c'est problématique. Soyez clair sur vos objectifs : le cours porte-t-il sur le contenu (dans ce cas, l'IA design est OK) ou sur la communication visuelle (dans ce cas, elle ne l'est pas) ?

L'IA pour la génération de graphiques et de visualisations

Générer des visualisations avec l'IA (esquisse, infographie, diagramme) est moins controversé que générer du texte. C'est un usage croissant et généralement acceptable si l'étudiant comprend ce qu'il génère et peut l'expliquer.

Là encore : clarifiez vos attentes. Un exposé sur "la structure de l'ADN" où les diagrammes sont générés par IA est acceptable si le contenu expliquant la structure est original et bien maîtrisé.

Construire le consensus avec vos étudiants

Impliquer les étudiants dans la définition des règles

Au lieu de leur imposer une charte, explorez ensemble : "Si on autorisant l'IA pour les exposés, quelles conditions rendaient l'exercice éducatif ?" Leurs réponses vous surprendront. Beaucoup verront spontanément que copier-coller une réponse IA ne sert personne.

Cette co-construction crée une légitimité morale des règles. Quand les étudiants participent à la décision, ils s'y conforment mieux.

Clarifier les valeurs, pas seulement les règles

Au-delà du "autorisé" ou "interdit", exprimez les valeurs : "Nous voulons que vous appreniez. Utiliser l'IA de manière qui remplace votre réflexion va contre cet objectif. Utiliser l'IA comme assistance va dans le sens de notre but."

Les valeurs résonnent mieux que les rules et donnent du sens.